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Sur la trace des premiers explorateurs portugais à Cidade Velha

Temps de lecture : 7 minutes

S’il est aujourd’hui un pays indépendant, le Cap Vert fut pendant longtemps une colonie du Portugal. Ludovic, voyageur invétéré, est parti sur les traces des colons portugais pour bien saisir la réalité du pays. Il vous emmène, toujours avec sa belle plume, à la découverte de Cidade Velha, l’ancienne capitale du Cap Vert et lieu stratégique du triste commerce triangulaire.

Etat insulaire de l’Afrique de l’Ouest, le Cap vert est un archipel composé de dix îles dont une, seulement est inhabitée. Au Nord, se trouvent celles que l’on surnomme « les îles au vent » : Boa Vista, Branco, Raso, Sal, Santa Luzia, Santo Antao, Sao Nicolau et Sao Vicente.Au Sud se trouvent « les îles sous le vent » : Brava, Fogo, Maio, Secos et Santiago. Le pays est autonome du Portugal depuis le 05 juillet 1975 et pleinement indépendant depuis 1991.

Une histoire incertaine

Accompagné de mon chauffeur, je quitte la ville de Praia sur l’île de Santiago et je me  rend dans la ville de Cidade Velha, à une quinzaine de kilomètres. Tandis que les paysages défilent, je questionne mon chauffeur sur les origines de son pays,: « Inhabitée avant l’arrivée des premiers explorateurs portugais en 1456, le Cap Vert devient la première colonie européenne dans les tropiques et deviendra grâce à sa position, un point stratégique dans la traite des esclaves et du commerce triangulaire, entre l’Afrique, les Amériques et l’Europe »

De cette époque douloureuse ne subsiste que la langue lusophone que le pays partage avec le Créole ainsi qu’une communauté des pays de langue portugaise dont le pays est membre fondateur.

– Mais qui a découvert le pays ?
– Nombre de spécialistes sont en désaccord sur la découverte réelle des îles. Si la mainmise portugaise à partir de 1456 ne fait aucun doute, la période précédant cette colonisation est encore sujette à débat.Certains historiens estiment que le pays a été découvert par le navigateur Antonio Noli et son lieutenant Diogo Gomes (qui affirme être le premier à avoir accosté sur Santiago). D’autres disent que le pays était déjà connu des arabes et des Grecs anciens ainsi que des pêcheurs africains. Les Lébous, les Sérères et les Wolofs s’y sont installés durant quelques décennies.
– Comment ils le savent ?
– Car des anciens écrits font état lors des premiers voyages par les arabes et ils parlent de la découverte de sel.
– Ici à Santiago ?
– Non, à Sal, l’unique île qui comporte des marais salants encore en activité aujourd’hui.
– Donc Sal fut la première île à être colonisée ?
– Non, elle ne l’a jamais été. En 1462, les Portugais parviennent à Santiago et fondent une colonie, Ribeira Grande. C’est l’ancien nom que portait la ville de Cidade Velha, avant de laisser sa place de capitale à la ville de Praia en 1712. C’est à cette date que le pirate français Jacques Cassard ’attaqua Ribeira Grande, obligeant ainsi la population à se réfugier à Praia.

Le fort Real de Sao Filipe

Aujourd’hui, la ville de Cidade Velha porte les stigmates de son passé au travers de vestiges qu’elle a su préserver durant toutes ces années ; son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco en 2009 marque un tournant dans sa capitalisation historique mondiale en devenant un centre touristique important du pays. Notre première halte s’effectue au fort Real de Sao Filipe, un bâtiment imposant qui surplombe le centre-ville, de son plateau à 120 mètres d’altitude. Ses briques ocres importées du Portugal semblent immuables. Construit sous Philippe 1er du Portugal entre 1587 et 1593, il complète un système de défense élaboré constitué avec les anciens forts de Sao Lourenço, Sao Bras, Presidio et Sao Verissimo.

Je pénètre à l’intérieur de la forteresse par son entrée principale. En empruntant un des nombreux escaliers qui permettent de rejoindre les hauts sommets, je me projette naturellement dans le passé avec une envie d’en savoir un peu plus sur ce bâtiment, témoin muet de l’Histoire capverdienne. Bien qu’il date, il tient encore debout, près de 400 ans après son élaboration par les ingénieurs militaires Joao Nunes et Filippo Terzi ! Ca force l’admiration !

J’imagine ainsi la vie des soldats lusitaniens, lorsque, gardiens de ce temple, ils devaient stationner par garde de plusieurs jours afin de protéger la ville des excursions nombreuses des pirates maritimes. Je m’imagine leurs conversations passées :

– Commandant, un bateau en approche.
– Quels sont ces armoiries ?
– Nous ne savons pas, mon commandant.
– Prévenez les soldats sur le port d’ouvrir l’œil…et le bon.
– Je m’en vais surveiller cette arrivée de près. Préparez-vous. Il ne nous veut peut-être pas du bien.

En rejoignant les hauteurs du fort, l’étendue de l’océan et les quelques bateaux présents dans les eaux nationales me prouvent à quel point, cette ville majeure dans l’histoire du pays était exposée. Sous mes pieds, la petite ville et ses maisons décrépies semblent être l’image d’un paradis perdu, une ville dont le passé glorieux est aujourd’hui presque imperceptible. Alors que je me trouve en pleine effervescence métaphysique, je tourne la tête et aperçois des dizaines d’enfants accompagnés de leur professeur. Il s’agit d’une classe d’élèves du primaire du Nord de l’île qui partent sur les traces de leur passé. Les enfants, un peu trop jeunes pour se soucier de l’histoire de leur pays, profitent de cette visite pour s’adonner aux plaisirs simples de leur vie d’insouciance : ils jouent, rient, hurlent et parfois quand les jeux sont trop brutaux, ils pleurent, mais avec une forme d’innocence, qui au sein de ce fort, symbole d’un passé tortueux, prend tout son sens.

Belle revanche sur le passé que de voir les descendants des esclaves qui ont construit ce fort, certainement sous les coups de leurs bourreaux, fouler le pied de cette terre qui leur appartient et utiliser ce décor belliqueux pour jouer…tout simplement.

Le pilori

Nous entrons ensuite dans la ville qui fut organisée en municipalité en 1587 pour devenir un des plus importants centres maritimes de l’Atlantique. Semblant se trouver dans la cuvette d’un petit village construit sur des semblants de terrasses, le front de mer est un lieu phare de la ville. Outre la présence de quelques commerces, les maisons colorées de jaune et de bleu lui donnent un côté caribéen. A l’instar de nombreux pays d’Afrique et d’îles des Caraïbes, le Cap Vert fut colonisé plus pour son côté pratique que pour son potentiel balnéaire. Par le biais de sa position, il était naturellement tourné vers le commerce d’esclaves en provenance d’Afrique et à destination d’Europe et des Amériques. Cidade Velha fut ainsi directement associé à cet asservissement.  La ville apporte un témoignage important des origines de cette traite humaine illégitime et immorale.

Au cœur de la place centrale, le pilori, dénote par sa présence une volonté de mémoire afin que les erreurs du passé ne se reproduisent plus. Protégé par des petites chaînes de couleurs noires, ce mat perforant le ciel en a connu des souffrances.Les esclaves désobéissants y étant attachés et fouettés jusqu’à ce que la chair de leur peau voit leur moindre pore exposer à la vindicte populaire de colons assistant à ce spectacle ignoble. Aujourd’hui, comme un symbole qui se répète après ma découverte du fort de Sao Filipe, un habitant local se couche sur ce pilori et en profite pour effectuer une sieste. Quel symbole !

La scène surréaliste me fait sourire tendrement. J’en profite pour observer cet instrument de torture sous toutes les coutures. Sa couleur immaculée semble ne pas avoir été altérée par les affres du temps qui passe, mais les quatre pics qui transpercent son sommet, surmonté d’un globe censé représenter la planète, ne laissent que peu de doute quant à leur utilisation.

Découvrir ce pilori, statique, muet ne m’empêche pas d’entendre les hurlements qui émanent de ses fantômes du passé, flagellés ainsi en place publique afin de servir d’exemple.

– C’est difficile de rester impassible face à cet élément de torture, aujourd’hui, photographié par les touristes du monde entier qui n’en perçoivent peut-être pas le symbole !
– Vous, savez, chaque peuple a du sang sur ses mains, soit sur le dessus, soit dans la paume. Il faut se tourner vers l’avenir, c’est la seule solution pour ne pas régresser.
– Mais vivre dans cette ville qui a tant de symbole ne doit pas être une sinécure.
– Au contraire, mon ami, au contraire. Cidade Velha a une histoire faite de difficultés. Entre les massacres des pirates qui l’ont pillée à plusieurs reprises et la traite de l’esclavage, il est sûr que le quotidien de nos aïeuls n’était pas de tout repos. Mais, regardez ces gens, que pensent-ils ?

Je regarde autour de la place faite de pierres plus ou moins homogènes posées à même le sol, et découvre plusieurs dizaines de personnes de tous âges, regroupées et disséminées en petits nombres. Les enfants jouent, les personnes âgées sont assises et les adultes rient de bon cœur. Des marchands profitent de leur localisation pour proposer à des touristes curieux, des petits souvenirs de leur passage sur l’île.

– Vous croyez que tous ces gens ne voient que le symbole d’une impression passée ? Non, ils s’attachent à voir le positif partout où ils se trouvent. Oui, Cidade Velha fut une cité de la mort. Mais, elle fut également un lieu remarquable de rencontres interculturelles qui a vu naître la première société créole organisée. Grâce à la colonisation, nos ancêtres ont pu bénéficier de nouvelles formes d’agricultures qui ont permis à nos espèces d’être préservés des nombreuses sécheresses qui ont frappé notre archipel suite aux déforestations massives menées par les anciens colons. Voir le verre à moitié plein est une bonne chose.

En retournant dans la ville de Praia, le paysage défile à nouveau sous mes yeux. J’en connais un peu plus maintenant sur l’histoire de cette île qui fut la première à accueillir les colons portugais. C’est d’ici que s’ensuivit la colonisation des autres îles dont Mindelo, sur l’île de Sao Vicente, qui devint un important centre de réapprovisionnement des navires.

– Vous avez raison, la vie est trop courte ! Il faut voir le verre à moitié plein.
– De toute façon, à moitié vide ou à moitié plein, ça nous laisse quand même une bonne quantité de ponche à déguster.

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