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J’ai rencontré la tribu de Sarayaku en Equateur

Temps de lecture : 7 minutes

Laurence Vanpaeschen est une journaliste et avocate belge qui a vécu 4 ans en Equateur. Par le plus grand des hasards, en 2013, elle découvre la tribu des Kichwas de Sarayaku, un peuple qui se bat depuis des années contre les grandes industries pétrolières qui s’installent sur leur territoire. Leur combat fait aujourd’hui étrangement écho aux débats qui animent notre société actuellement. Laurence, avec ses jolis mots, se propose de vous emmener à la rencontre de ce peuple pas comme les autres, à des kilomètres de notre quotidien …

Sarayaku signifie « le peuple du milieu du jour« . Le peuple kichwa amazonien compte 1400 membres qui lutte depuis des dizaines d’années contre l’exploitation pétrolière de son territoire et qui le protège en l’entourant d’un « grand chemin de fleurs et d’une Frontière de Vie plantée d’arbres dont les couleurs surplomberont un jour la canopée ». C’est le peuple qui vit en totale harmonie avec la forêt vivante dont il se sent un élément au même titre que chaque plante, animal et esprit qui l’habite. C’est aussi le peuple descendant du Jaguar qui lui a légué sa force et son courage… Voici les premières choses que l’on apprend sur Sarayaku en parcourant leur site (www.sarayaku.org), celui de l’association qui les soutient en Belgique (www.frontieredevie.net), en visionnant le documentaire de Jacques Dochamps (« Le chant de la fleur »), ou ceux d’Eriberto Gualinga, réalisateur membre de Sarayaku (notamment « Los descendientes del Jaguar »).

Envie d’aller plus loin, évidemment. Envie de les rencontrer également, ce qui s’est fait avec une quinzaine d’entre eux lorsque j’ai organisé la projection du « Chant de la fleur » dans un cinéma et une université de Quito en juin 2013. Envie qui est devenue évidence lorsqu’ils ont déclenché l’ire du président Correa et risqué une invasion militaire en accueillant trois opposants condamnés pour injure au chef de l’Etat début 2014. Plus envie encore, après cela, d’en savoir plus, de comprendre plus, de les connaître plus et donc, tout naturellement, d’aller à Sarayaku.

Affiche dans la tribu de Sarayaku

Le départ pour Sarayaku

Je savais que le trajet en pirogue serait un peu long et aventureux. Tant mieux. Cela me permettrait d’approcher en douceur, de m’imprégner peu à peu du fleuve, de la forêt et de leurs habitants visibles et invisibles. Pas question de débarquer en une demi-heure d’avionnette, j’avais besoin de sentir Sarayaku s’approcher lentement. Je prendrai un des deux petits avions d’Air Sarayaku cinq jours plus tard pour revenir sur la bourgade de Shell. Serrage de dents et incantations diverses au décollage en virage au-dessus de la communauté, puis trente minutes d’émerveillement avec vue plongeante sur la forêt et le rio Bobonaza dont on découvre combien il est sinueux.

En Amazonie aussi, c’est la fin des vacances. Je partage donc la pirogue depuis le petit port de Latazas, avec José, son épouse belge, Sabine, et leur fils, Wio, de presque 18 ans qui viennent de passer un mois à Puyo, la petite ville qui marque l’entrée de l’Amazonie. Foot et copains pour Wio, boulot pour José qui gère la toute récente compagnie d’aviation de Sarayaku et pour Sabine, qui est conseillère technique de Tayjasaruta, le gouvernement du Peuple Originaire Kichwa de Sarayaku. Il n’a pas plu depuis longtemps, le fleuve est bas et notre chargement ne facilite pas les choses (deux piroguiers, les imposants bagages de la famille Gualinga, les miens plus modestes, la nourriture pour notre séjour, deux chiots censés apprendre à chasser en forêt…). Le fond de l’embarcation racle les rochers qui affleurent, nous devons mettre pied dans le fleuve à plusieurs reprises dont une fois, à la nuit tombée, pour aider à dégager une autre pirogue ensablée.

Nous arrivons de nuit après six heures de voyage sur la petite plage au pied de l’habitation de Sabine et José. Une pente assez abrupte qu’il faudra gravir en hissant tous les bagages. La maison est une grande case traditionnelle sur pilotis, avec un magnifique toit en feuilles de palmier tressées. Je monte une petite tente, indispensable à défaut de moustiquaire pour se protéger, non des insectes, mais des chauves-souris qui présentent l’aimable particularité d’être suceuses de sang. La cuisine, où nous entassons les provisions à ranger le lendemain, est une construction séparée, où un feu de bois brûle en permanence et qui dispose exceptionnellement (vu la part européenne de la famille) d’une gazinière qui fonctionne si on sait comment lui parler.

Fillette Sarayaku en Equateur

Première étape : me présenter à la tribu

Ce premier séjour s’est déroulé au rythme lent de la reprise des activités. En juillet et août, un certain nombre des membres de la communauté part gagner quelques sous dans les villes, ou y visiter de la famille. La rentrée est l’occasion de se rendre visite et d’échanger des nouvelles. J’ai donc parcouru avec mes hôtes une bonne partie de trois des sept « quartiers » de Sarayaku (parfois assez éloignés). Je suis passée d’une famille à l’autre pour entendre, sans les comprendre, les histoires racontées en kichwa (Sabine ne pouvant nous traduire sans cesse) et ai goûté la chicha qui circulait abondamment.

José nous expliquera par après que ces visites coutumières avaient aussi pour but de me présenter, afin que ma présence soit acceptée par la communauté. Pour les vrais touristes, pas de problème, leur statut est clair. Pour les visiteurs reçus chez des particuliers, le but de leur séjour doit être expliqué. Les Sarayaku sont soumis depuis le début de leur lutte à de fortes pressions, qui sont devenues menaces précises quand le gouvernement les a qualifiés de  « terroristes séparatistes » au moment où ils accueillaient les trois opposants. Il est donc normal qu’ils prennent quelques précautions. J’aurai donc également droit à une présentation en règle devant le conseil du gouvernement : vérification autant qu’honneur d’être ainsi reçue.

Découverte de l’organisation de la tribu Sarayaku

Ce premier séjour m’a permis de découvrir un peu l’organisation de la vie à Sarayaku et d’avoir de longues conversations avec Sabine et José, le soir au coin du feu, sur leur vie et la mienne. Ce sont deux personnes remarquables. José par sa profonde connaissance de son environnement, par la détermination et l’intelligence avec laquelle il lutte quotidiennement pour préserver la culture et le territoire de Sarayaku, pour faire entendre sa voix à l’extérieur, pour améliorer les conditions de vie de ses habitants, par son humour aussi. Sabine par sa capacité d’adaptation à un monde très différent de celui dans lequel elle a grandi, sans jamais se perdre, ni s’effacer. Elle est membre à part entière de la communauté, y réalise les tâches quotidiennes comme les autres femmes, tout en s’impliquant dans des projets collectifs auxquels elle apporte d’autres types de savoirs. Elle est ingénieure agronome de formation, a travaillé pour diverses ONG et a géré plusieurs projets de développement pour la communauté, y a été enseignante… Cela sans jamais se mettre en avant, en comprenant et en respectant les souhaits et les nécessités des autres membres de Sarayaku, sans jamais hésiter non plus à défendre son point de vue.

Les tâches sont réparties traditionnellement entre hommes et femmes, apparemment de façon assez harmonieuse. Tout ce qui est lié à la terre est régi par Nunguli (esprit d’essence féminine qui stimule la fertilité et la productivité) et est donc le domaine des femmes : agriculture, préparation des aliments, éducation des enfants… Celui des hommes est la selva,  dominée par Amazanka, l’esprit masculin maître de la forêt et des animaux. Les hommes y chassent, y pêchent, y prélèvent les éléments qui serviront à fabriquer les pirogues, les hamacs, les ustensiles de cuisine, les maisons, les instruments de musique… Cette répartition se vit dans le partage et l’échange, les hommes aidant par exemple à défricher les chacras (potagers et vergers) qui seront cultivées par les femmes.

Affiche indigène sur le territoir Sarayaku

Une tribu entre tradition et modernité

Ce qui m’a le plus impressionnée, c’est le fait qu’ils arrivent, dans cette communauté, à mêler de façon assez juste, tradition et modernité. Les Sarayaku luttent avec force pour préserver leur mode de vie et leur conception du monde. Mais ils savent aussi qu’ils doivent, pour cela, avoir les outils pour se défendre et lâcher du lest aux jeunes qui, via leurs séjours à Puyo, ont accès à d’autres formes de culture. Ils donnent donc une grande importance à l’éducation, qu’ils conçoivent comme un mélange d’apprentissages traditionnels et de savoirs contemporains et plus occidentaux. Le village a son « wayusanet » l’équivalent de nos cyberafés, alimenté par satellite, accessible à tous les habitants selon des horaires bien déterminés et utilisé de façon encadrée par les écoliers. Certain-e-s des membres de la communauté ont une formation de niveau supérieur ou universitaire et portent de façon brillante et puissante la voix de leur peuple à travers le pays, voire dans des rencontres et devant des instances internationales. Les décisions portant sur la vie de la communauté sont prises par l’assemblée des habitants. Tous ne sont pas d’accord sur tout, loin de là, mais un réel souci d’information et de concertation permet de dépasser ou de désamorcer certains conflits de façon, m’a-t-il semblé, assez ouverte.

Je passerai ma dernière journée avec Antonio, apprenti Yachak (chaman) auprès du père de José, Don Sabino, et responsable des plantations d’espèces médicinales et fruitières. Avec Gustavo qui lui, gère les plantations d’autres espèces utiles à la vie quotidienne, je pars dans la forêt qui fait face à Sarayaku. Après une montée de deux heures, nous débouchons dans une des clairières de la Frontière de Vie. Quelle émotion de voir enfin autrement que sur écran une partie de ce projet aussi poétique que politique ! Les arbres sont encore petits mais j’en imagine sans peine les cimes fleuries en contemplant les taches colorées qui illuminent la forêt qui entoure et protège le village.

Comme Laurence Vanpaeschen vous avez envie d’en apprendre plus sur cette tribu pas comme les autres ? Consultez notre article sur son combat pour défendre son territoire et sur la fête de la lance qui a lieu dans le village à la mi-février.

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